L’inversion accusatoire qui consiste à taxer d’antiscience ceux qui doutent sur une question scientifique est aussi grave que honteuse. Celui qui doute ne croit ni qu’une chose est vraie ni qu’elle est fausse, il sait qu’il ne sait pas et investigue pour savoir. Il interroge, pense. À nouveau, douter, ou ce qui est pareil, penser, n’a rien d’une attitude délirante, bien au contraire. Comprenons-le et pratiquons un scepticisme contrôlé, doutons, investiguons, tirons nos conclusions tout en restant ouverts au doute, c’est-à-dire à la possibilité d’avoir tort.Après tout, c’est bien notre attitude lorsque nous traversons la route. Nous doutons, investiguons, puis avançons. Mais même lorsque la voie est libre, nous gardons dans un coin de notre esprit qu’une voiture, absente au moment où nous regardions, peut arriver en trombe. Ce scepticisme contrôlé ne nous empêche pas d’avancer, il nous demande seulement de douter, d’analyser, de nous faire notre propre avis tout en gardant à l’esprit que nous pouvons aussi avoir tort. Cette dernière étape qui consiste à rester ouverts quant à la possibilité de se tromper est importante et n’empêche pas de nous fonder sur un certain savoir, d’avancer dans la recherche de la connaissance ou d’avoir nos propres convictions. Elle nous rend capables de les remettre en question ou d’écouter sereinement ceux qui les remettent en question. On ne doute plus, mais on laisse la porte ouverte au doute. Les sceptiques doutaient de tout et en permanence. Descartes prônait le doute méthodique ; douter un temps pour se rapprocher de la vérité. Le scepticisme était pour lui le premier pas vers la connaissance. Une étape nécessaire, mais à dépasser pour se rapprocher de la vérité. C’était un « sceptique temporaire ». Je prône pour ma part un scepticisme contrôlé. C’est-à-dire le doute méthodique cartésien pour se rapprocher de la vérité : écouter, douter, investiguer, puis se faire sa propre opinion tout en gardant à l’esprit qu’elle est peut-être imparfaite. Autrement dit, je prône le doute cartésien comme méthode de recherche de la vérité, mais je ne ferme pas pour autant totalement la porte à un nouveau doute une fois que j’affirme avoir débusqué un savoir, une vérité. Procéder ainsi permet d’avancer avec un « bagage de connaissances » en restant ouvert à une critique de ces connaissances. Ma méthode diffère du scepticisme qui prône le doute comme fin en soi et affirme que la vérité est inaccessible, mais diffère également légèrement de celle de Descartes en cela que je refuse de fermer totalement la « machine à douter » au sujet des choses que je considère comme certaines après les avoir passées une fois sous le filtre du doute. Je ne crois pas que le savoir soit inaccessible, je dis que le premier de tous les savoirs est que nous ne sommes pas omniscients et qu’il faut donc ne jamais fermer la porte au doute concernant ce que l’on considère comme un acquis.Je vois le doute comme un outil, mieux, comme une expérience de pensée. À nouveau, le scepticisme contrôlé n’empêche pas de s’appuyer sur des connaissances, il n’est pas stérile quant à la quête du savoir ; il nous rappelle seulement de ne jamais oublier que nous ne sommes que des êtres humains limités, imparfaits, et donc non omniscients. Avec ce principe, nous ne doutons pas indéfiniment de tout, mais nous gardons dans un coin de notre tête que ce que nous tenons pour vrai ne l’est peut-être pas et nous nous tenons ainsi prêts à douter encore une fois, en tout état de cause. Cette méthode est le meilleur moyen pour traquer les éventuelles failles dans nos connaissances et pour remettre à jour notre logiciel de pensées, d’opinions et même l’état actuel de nos connaissances scientifiques. Descartes prône un doute temporaire, les sceptiques un doute permanent, je pense qu’il convient de trouver l’alchimie entre les deux : douter temporairement, méthodiquement de ses opinions, des récits, des dogmes, pour se rapprocher de la vérité, puis se faire son propre avis, sans pour autant s’interdire de le remettre en question un jour.