Doute instinctif et scepticisme contrôlé
Le doute est naturel. D’une certaine façon, nous le pratiquons tous en permanence pour un tas de choses au quotidien sans forcément nous en rendre compte. Fréquemment dans les actes de tous les jours, nous suspendons notre jugement et investiguons. Cette posture intellectuelle est tellement naturelle qu’elle se fait souvent de manière non consciente, presque instinctive. On l’a par exemple lorsqu’on traverse la rue, on tourne la tête d’un côté puis de l’autre. En faisant cela, on intériorise le doute suivant « Peut-être qu’une voiture arrive, peut-être pas, tout ce que je sais, c’est qu’il me faut vérifier pour le savoir », puis on vérifie, on investigue en regardant des deux côtés. Cela se produit de manière extrêmement rapide dans le cerveau. En moins d’une seconde, l’esprit doute sans même conscientiser le doute. Cette suspension du jugement est naturelle, car celui qui s’apprête à traverser sait au fond de lui qu’il ignore si une voiture arrive ou pas. Intérioriser le savoir « Je ne sais pas » est ce qui l’a conduit à suspendre son jugement, à douter. Celui qui ne regarde pas quand il traverse, et ce, parce qu’il est dans la croyance, est fou. Croire à la présence ou à l’absence d’une voiture, sans investiguer, c’est bien le début de la folie. Il en va de même pour ce qui est de croire à des récits sans avoir suspendu son jugement. La majorité des humains de la planète ne sont pas fous, mais se comportent souvent comme tels. En effet, ils ne sont pas fous en ce sens qu’ils ne sont pas dans la croyance avant de traverser la rue et doutent et investiguent, mais ils se comportent comme des fous en refusant de le faire face au récit de l’autorité ou face à l’opinion de la majorité. Ils étouffent ainsi ce que leur cerveau fait naturellement : suspendre le jugement et investiguer.Revenons sur ce qu’il se passe dans le cerveau de notre piéton juste avant qu’il vérifie en tournant la tête à droite et à gauche. Une action mentale très importante se produit dans son esprit : il suspend son jugement. Il ne croit rien, ni qu’il y a une voiture ni qu’il n’y en a pas ; il ne croit rien, car il sait qu’il ne sait pas. Conscientisant son ignorance, il vérifie, il regarde à droite, à gauche, et enfin il traverse s’il constate qu’il n’y a pas de danger. Mais même lorsqu’il traverse, il garde dans un coin de son esprit qu’une voiture peut débouler à toute vitesse à l’angle de la rue, que la faible luminosité l’empêche de voir correctement le danger au loin, qu’un vélo peut arriver sans qu’il l’ait entendu, etc. L’attitude qui consiste à suspendre son jugement, à investiguer, puis à continuer de rester un minimum sur ses gardes après être arrivé à une conclusion porte un nom : la prudence. Mais pourquoi diable cette attitude est-elle assimilée à de la paranoïa quand il s’agit de vérifier une information médiatique, politique ou d’analyser une doxa ? Alors que tout le monde est parfaitement conscient que les mensonges politiques et médiatiques ont toujours existé, la posture intellectuelle consistant à être dans le doute vis-à-vis de ceux-ci relèverait du délire, de la paranoïa ? Comprenons-le, le paranoïaque n’est pas celui qui vérifie en tournant la tête avant de traverser la rue, mais celui qui refuse de traverser, car il est persuadé que des voitures veulent l’écraser. Face aux informations, le paranoïaque n’est pas celui qui suspend son jugement pour les analyser, mais celui qui est d’emblée certain qu’on lui ment. Regarder les informations en doutant, c’est-à-dire en intériorisant une fois l’idée « Ce qu’on me dit est peut-être vrai, peut-être pas, il me faut vérifier pour le savoir », et investiguer, ne relève pas de la paranoïa, mais de la prudence. Il s’agit d’un remède contre l’erreur, la précipitation et la manipulation. Si le doute est probablement le début de la sagesse, il est à coup sûr celui de la prudence. Le doute est l’inverse de la croyance. C’est en cela que le doute est l’attitude du scientifique.